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Interview de Pascale Planche
Pascale Planche est Professeure en Psychologie du Développement à l’Université de Bretagne Occidentale.
Que signifie le bilinguisme ?
Être bilingue signifie être capable de se servir régulièrement de deux langues dans la vie quotidienne. Le bilinguisme désigne également la capacité d'un individu à utiliser deux langues avec une correction phonétique suffisante, donc pas forcément parfaite, pour éliminer tout obstacle à la bonne compréhension de ce qui est dit, ainsi qu'une maîtrise du vocabulaire et des structures grammaticales comparables à celles d'un autochtone de même milieu social et culturel. C'est une définition qui a été donnée en 1990 par Élisabeth Deshays (L'enfant bilingue : parler deux langues, une chance pour votre enfant ; Laffont, 1970). Il ne faut pas oublier le niveau culturel et social car le niveau de langage peut être différent selon les personnes.
Est-ce que pour autant on est « meilleur » dans une langue que dans l'autre ?
Tout à fait et c'est pour cela que le plus souvent ce bilinguisme est « déséquilibré ». On constate dans le bilinguisme, ou le plurilinguisme, une maîtrise différente des langues. Et cela pour différentes raisons : des raisons cognitives, on va mieux maîtriser une langue que l'autre de part son fonctionnement cognitif ; des raisons pratiques parce que l'on va peut-être plus utiliser une langue que l'autre ; des aspects conatifs, c'est à dire affectifs et motivationnels, peuvent également générer des préférences pour l'une des deux langues.
Et alors qu'est-ce que le bilinguisme précoce ?
Il y a différents types de bilinguisme. Le bilinguisme précoce c'est celui qui est le plus favorable au développement bilingue. On distingue le bilinguisme précoce simultané, c'est à dire que les deux langues se sont construites en même temps chez le très jeune enfant. Et, le bilinguisme précoce successif quand le jeune enfant a été confronté successivement à deux langues.
Le bilinguisme précoce simultané c'est le cas d'un enfant qui naît dans un milieu où le papa et la maman sont d'origines différentes et parlent deux langues différentes à l’enfant dès sa naissance. L'enfant va donc construire en même temps ces deux langues, il a alors deux "langues maternelles".
Dans le cas du bilinguisme précoce successif, le jeune enfant est né dans un milieu monolingue mais il va être confronté très tôt à l'apprentissage d'une seconde langue parce que ses parents choisissent de le scolariser dans un milieu bilingue ou parce qu’ils s’installent dans un pays qui confronte la famille à l’apprentissage d’une nouvelle langue.
Dans tous les cas, l’introduction de la seconde langue doit intervenir avant l’âge de 5 ans pour que l’on puisse évoquer un bilinguisme précoce.
Jusqu'à quel âge on parle de bilinguisme précoce ?
Pour parler de bilinguisme précoce il faut que l'apprentissage de la seconde langue se fasse avant l'âge de cinq ans. Plus l'enfant est jeune, plus il a un cerveau ''plastique'' qui va lui permettre de construire les langues avec beaucoup de facilité.
"L'école maternelle c'est l'âge d'or pour construire plusieurs langues", nous disent les Québécois qui sont tout à fait à la pointe dans ce domaine.
Le second niveau du langage, c'est à dire la compréhension et l’usage des jeux de mot, des expressions, de l'humour, est souvent moins bien maîtrisé lorsqu'il n'y a pas de bilinguisme précoce c'est-à-dire dans le cas d’un bilinguisme "d’apprentissage".
Quels sont les atouts du bilinguisme précoce, qu'est-ce que cela apporte à l'enfant ?
Lorsque l'enfant passe très facilement d'une langue à l'autre, il ne fait pas une traduction littérale de chaque mot, il extrait le sens du discours et c'est ce sens global qu'il va transcrire dans l'autre langue. Cet « exercice » constitue un entraînement à la pensée globale, à la faculté d’établir facilement des synthèses.
D'après la thèse de Clarisse Cadiou-Sanson (L'influence du bilinguisme précoce sur le fonctionnement cognitif de l'enfant , soutenue à l’U.B.O. en décembre 2010.), dont les résultats rejoignent ce qui est dit dans la littérature nationale et internationale, on constate que le bilinguisme précoce favorise une flexibilité cognitive qui va avoir un impact positif sur l'ensemble du fonctionnement.
Le bénéfice ne reste pas cantonné à des aspects linguistiques. Ce sont des enfants qui ont un type de fonctionnement qui potentiellement les rend meilleurs dans les situations scolaires. Dès qu'un enfant développe l’usage de deux langues cela génère une gymnastique d'esprit, une flexibilité de la pensée. Cela va aussi activer la mémorisation et l'attention sélective. Quand on traduit d'une langue dans l'autre, on saisit l'essentiel du discours, donc cela favorise la sélection des informations pertinentes pour laisser de côté celles qui le sont moins.
De plus, le bilinguisme impose la coexistence de deux perceptions et de deux interprétations du monde. L’enfant bilingue intègre précocement l’idée qu’un système linguistique est arbitraire, qu’un même objet peut être désigné par des mots différents dans chaque langue, qu’une même réalité peut être approchée d’une manière différente dans chaque langue.
Le bilinguisme précoce contribue également à la construction identitaire d’un individu en l’inscrivant dans deux cultures, dans deux littératures.
Peut-on donner des exemples hors de la linguistique ?
Le fait d'être bilingue est utile dans la pensée créative. Il y aurait en effet des liens entre la mobilisation d'un mode de saisie et de traitement de l'information global, synthétique, et une pensée plus créative.
Le fait d'être bilingue pourrait aussi faciliter tous les exercices de compréhension : compréhension des textes lus, compréhension des énoncés des problèmes par exemple. On ne comprend pas mot à mot, virgule par virgule, les énoncés d'un problème, mais on saisit le sens global et on active ainsi ce mode de traitement simultané, global.
Qu'est-ce que cela apporte à l'adulte que l'enfant bilingue deviendra ?
Une fois que c'est acquis c'est acquis ! Cela formate un type de fonctionnement et ça ne va pas disparaître une fois que l'enfant sera adulte. Quand un enfant maîtrise bien deux langues, il aura beaucoup plus de facilité à aller vers d'autres langues. C'est aussi une sorte de formatage du fonctionnement cognitif, l’acquisition d’une pensée plus mobile, quelles que soient les langues impliquées dans le bilinguisme.
Si par exemple on inscrit un enfant dans une école Diwan, il deviendra bilingue français/breton, cet enseignement va lui donner autant de facilité pour aller vers d'autres langues que s’il avait appris le français et l'anglais. C'est le même exercice cognitif quelles que soient les langues utilisées.
Est-ce qu'il y a aussi des côtés négatifs dans le bilinguisme précoce ?
Il y a des côtés négatifs lorsque l'on souhaite faire accéder à une deuxième langue un enfant qui développe un retard d'acquisition de sa langue maternelle. Quand on a du mal à construire sa langue maternelle à l'âge où on devrait l'avoir construite ce n'est pas le moment d’être soumis en plus à une confrontation avec une seconde langue !
Quelles sont les études qui ont été faites sur le bilinguisme précoce, en France ou à l'étranger ?
La plupart des travaux, comme le nôtre, ont mis en exergue la flexibilité cognitive et les atouts conférés par le bilinguisme précoce. Ce ne fut pas toujours le cas au cours du siècle passé. Il y a eu une évolution à partir des années 1960' et l'apparition de la psychologie cognitive, où l'on a travaillé sur la résolution de problèmes et le traitement de l’information.
Il y a également de plus en plus de travaux en neurosciences, en lien avec la psychologie cognitive. Par exemple, une équipe à Paris a enregistré sous IRM fonctionnel quelles aires cérébrales "s'allument" quand on demande à un jeune adulte, bilingue précoce, de parler dans ses deux langues et à un jeune adulte, bilingue d'apprentissage. Et bien, on a montré que ce ne sont pas les mêmes aires cérébrales qui sont activées !
Certains auteurs ont également avancé que le fait d'être bilingue favorise plus de tolérance vis à vis des peuples différents puisque l'on va apprendre très tôt le caractère arbitraire du langage. On sait qu'un même objet peut se dire par différents mots. C'est cela aussi la mobilité de la pensée.
Pour qu'un enfant soit bilingue de manière précoce, à quelle fréquence faut-il lui parler les deux langues de son apprentissage ?
Tous les jours ! Sinon, il y en a une qui sera dominante par rapport à l'autre. Dans un milieu familial bilingue, cela se fait de manière spontanée. Le papa parle une langue, la maman une autre, et l'enfant est baigné dans cet environnement. C'est très important que dans le milieu familial il y ait l'utilisation courante, régulière, quotidienne de ses deux langues pour conduire au bilinguisme.
En Bretagne, aujourd'hui, il est de moins en moins vrai qu'au moins un des deux parents soit bilingue et parle couramment breton. Comment cela fonctionne dans ce cas ?
On s'est rendu compte, au cours de la thèse de Clarisse, que lorsque les parents avaient envie de placer leurs enfants dans une école bilingue français-breton ou Diwan c'est parfois parce que les grands-parents parlaient le breton et qu'il y avait un souci de conserver les racines culturelles de la famille.
Il ne faut pas oublier que le bilinguisme c'est aussi une affaire de construction identitaire. Il est très important que les parents parlent leur langue, même si elle est minoritaire. C'est une question de transmission culturelle et familiale, de filiation.
On a constaté aussi que certains parents choisissaient d’apprendre le breton en même temps que leur enfant, en particulier pour le soutenir dans ses apprentissages mais pas seulement…
La quasi-absence de breton dans la vie quotidienne de la majorité des enfants n’est elle pas un obstacle insurmontable dans l'apprentissage de la langue bretonne ?
Ce n'est pas parce qu'on ne parle pas le breton quand on va faire les courses que les enfants n'y sont pas confrontés. On peut mettre la télé en breton, on peut écouter la radio, on peut avoir des CD en langue bretonne... Le breton est imprégné dans la culture, l'écriture, la musique, les danses, la cuisine, dans plein de choses en dehors de la langue que l'on peut entendre dans la rue. La langue est présente dans le contexte dans lequel nous vivons en Bretagne. L'apprentissage de deux langues, c'est aussi l'apprentissage de deux cultures donc non, le contexte linguistique francophone n'est pas un obstacle insurmontable pour accéder au bilinguisme quel qu’il soit.
