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Interview de Lucia Farella
Lucia Farella est originaire d'Italie, chanteuse, comédienne et artiste à part entière, elle vient de créer le spectacle multilingue pour les enfants : Ra Pa Poum Pa, kaléidoscope de berceuses du monde. Spectacle dont la première représentation sera donnée le 20 janvier au Stella à Brest pour le lancement de la campagne de sensibilisation au bilinguisme précoce du Conseil Général du Finistère.
Lire le dossier de présentation du spectacle
(sur Calaméo)
Comment a germé l'idée de ce spectacle, Ra Pa Poum Pa, kaléidoscope de berceuses du monde ?
Ce spectacle est né de mon envie de partager un moment privilégié avec le bébé, je suis maman et je suis italienne, immigrée depuis neuf ans en Bretagne. J'ai toujours eu l'envie de travailler avec les enfants, les tout-petits. J'ai souhaité approfondir cette rencontre avec eux et travailler autour de tout ce qui est sensoriel et du langage ou des langages plutôt. Avec la langue bien-sûr mais aussi tout ce qui est langage du corps, le regard, le goût, la transmission et l'évocation des sensations.
Pour ce travail autour du plurilinguisme et du pluriculturalisme, j'ai collecté de nombreux témoignages autour de l'enfance à travers le monde, autour du rapport mère-enfant et de la transmission orale. Depuis très longtemps, je travaille là-dessus, j'avais commencé en Italie où j'ai étudié la tarentelle. C'est la musique traditionnelle du sud de l'Italie, qui se transmet essentiellement oralement. Même si des grammaires ont été écrites, le cœur c'est vraiment par la parole et j'ai voulu privilégié ce genre de transmission.
Pour revenir à ce spectacle Ra Pa Poum Pa , j'ai épluché ces témoignages avec Laurence Durand, pour la mise en scène, Leonor Canales, pour le regard intérieur, et Gwenaëlle Aublanc Lazzara, pour la mise en corps. Et nous sommes arrivées à la réponse à cette question : "Comment transmet-on la langue ?".
Pour nous, le véhicule premier est la berceuse. Donc nous nous sommes focalisées sur les berceuses ! Les intonations, la résonance des syllabes, les mots et aussi sur la posture de la mère en face de l'enfant.
C'est un sujet excessivement vaste, le rapport de la mère à l'enfant, comment avez-vous travaillé ?
J'ai rencontré des mamans, des mémés, des pépés et des papas aussi. Plein ! J'ai des heures et des heures d'enregistrement et après j'ai choisi, j'ai fait un tri. J'ai à peu près huit cultures différentes à proposer aux enfants, ce qui fait une demi-heure de spectacle, plus cela aurait fait beaucoup d'attention à leur demander.
Quelles sont donc ces cultures et ces langues ?
Il y a de l'italien, du breton, du français, de l'espagnol, de l'inuit, du comorien, du russe et bien évidemment de l'anglais ! J'ai failli l'oublier.
Comment avez-vous fait ces choix-là ?
Ce sont des choix qui se sont imposés, en faisant des improvisations aussi. Par exemple, on prend un sujet, un mot et on improvise autour de cela sur la scène. On filme parfois, on regarde, on rigole et on garde le meilleur pour montrer sur scène.
Quel est le résultat final de ces travaux, que voit-on sur scène ?
Le résultat final, c'est une maman qui est à la fois toutes les mamans, simultanément dans le monde, chacune avec ses couleurs, ses sonorités et ses façons de bouger. On va de culture en culture du début à la fin. On commence très doux et au fur et à mesure ça augmente un petit peu avec des comptines un petit peu rigolotes et après ça descend tout doucement pour arriver dans une ambiance de nuit, de cocon.
J'ai testé avec plusieurs enfants et souvent tout le monde sort zen, apaisé. C'est cela l'objectif, faire entrer le public dans une dimension autre que le quotidien tout en restant dans le quotidien parce que tout ce que l'on voit sur scène c'est le quotidien de chaque moment et de chaque bébé. Parce que le plurilinguisme cela se transmet au quotidien !
Pourquoi avoir choisi tout de suite le parti pris du plurilinguisme, du pluriculturalisme ?
C'était naturel pour moi, je suis une maman qui élève ses enfants dans le plurilinguisme. J'apprends l'italien à mes enfants, ils parlent français à l'école et avec leur papa et le plus grand est dans une école Diwan, où il apprend le breton. C'est lui qui l'a choisi, je le lui avais proposé quand il y a une ouverture d'école bilingue près de chez nous, il a voulu y aller et ça lui plait bien.
Je suis persuadée que pour les enfants c'est quelque chose de très riche, et c'est un grand cadeau qu'on leur fait en les mettant dans une situation avec plein de sonorités différentes.
Comment cela se passe au quotidien avec vos enfants, quelle langue utilisez-vous ?
C'est très simple ! Je leur parle italien, le papa français et à l'école c'est le breton, par immersion. Je commence aussi à apprendre le breton. Mais on ne se pose pas de questions, on fait !
On voyage beaucoup aussi et quand on traverse des pays on aime bien s'arrêter manger un truc du coin et là on voit l'aîné qui demande : « Comment dit-on est-ce que je peux jouer ? » et il va à table avec des enfants qu'il n'a jamais vu, qui ne parlent pas ses langues et avec lesquels il va jouer comme si de rien n'était.
Il s’intègre très rapidement. Il a vraiment une prédisposition pour s'intégrer, dans le pays et dans n'importe quelle situation. Tout ce qui est nouveau ne lui fait pas peur, au contraire ça l’incite à aller chercher plus loin, voir ce qu'il y a derrière et tester ses limites.
Je pense qu'à travers les langues, on leur donne plusieurs façons de regarder les choses, plusieurs codes et pour lui c'est une ouverture d'esprit.
Vous parlez de beaucoup de points positifs, mais est-ce que parfois il y a aussi des côtés négatifs ?
Je réfléchis ! Mais non, je ne pense pas qu'il y ait des côtés négatifs. Peut-être qu'il a articulé un peu plus tard que d'autres enfants. Par exemple, l’aîné a vraiment bien prononcé les deux langues, français et italien, à deux ans et demi, ses phrases étaient alors bien compréhensibles. Il a sorti les deux langues à la fois !
Il ne les a jamais mélangé ?
Non, il ne les a pas mélangé. Pour moi, le rôle du parent c'est aussi de faire attention à ne pas accepter qu'il commence une phrase dans une langue et la finit dans l'autre. Je fais très attention à ça.
J'ai également beaucoup discuté avec des fils d'immigrés italiens, qui m'ont dit qu'ils associaient l'italien au fait d'être grondé. Parce que souvent, quand on se faisait gronder c'était dans la langue maternelle. Pour eux, le quotidien se passait en français et ils se faisaient réprimander en italien. Leurs témoignages m'ont fait réfléchir et je fais très attention de ne pas le faire avec mes enfants. Du coup, je les engueule en français (rires) !
Pourquoi vous avez fait le choix dès le départ et dès la naissance de vos enfants de leur transmettre ces langues ? En quoi c'était important pour vous de leur transmettre votre langue maternelle ?
Je suis Italienne, je ne suis pas Française mais je vis en France. Je tiens beaucoup à mes racines, aux racines de ma culture, de ma famille. Au début, je croyais que je les avais laissées là-bas mais en fait je me rends compte qu'elles ne me quitteront jamais. Du coup, ces racines je les ai dans mes poches et quand j'arrive quelque part je les pose et je me nourris de la terre qui m’accueille. Je ne peux pas faire autrement que de transmettre ce bagage à mes enfants ! Je le fait aussi par respect pour mes ancêtres.
